Le taxi jaune laisse derrière lui les gratte-ciels de Manhattan alors qu'il traverse le Williamsburg Bridge. Le chauffeur accélère pour doubler et rejoint ce quartier qu'il connaît par cœur, puisque c'est ici qu'il vit. Il tourne dans des rues insoupçonnées pour éviter les embouteillages, sans oublier de surveiller le compteur qui tourne. Cet argent, il en a besoin, alors ça fait déjà dix heures qu'il a commencé à conduire à travers les rues de la grosse pomme. Il vient d'apprendre que sa cadette était acceptée à NYU et il fait tout son possible pour qu'elle puisse payer ses frais d'inscription. Le rêve américain, c'était celui de son grand-père, venu d'Egypte pour rêver d'une vie meilleure ici, aux Etats-Unis. Alors il veut faire en sorte de l'offrir à ses enfants, comme ses parents l'avaient fait pour lui. Il rejoint une avenue, annonçant à son client l'heure d'arrivée approximative, avant de s'arrêter pour laisser passer un piéton...

Ce qui le frappe en premier quand il descend enfin du taxi, c'est la différence entre les grandes enseignes qui peuplent Manhattan et les petites boutiques qui bordent les rues de Williamsburg. Lui, petit français qui pensait pouvoir venir conquérir Wall Street et se réveiller avec vue sur Central Park tous les matins, il avait dû se faire à l'idée qu'il ne trouverait jamais aussi facilement un emploi le lui permettant et qu'il était bien obligé de revoir ses ambitions à la baisse. Après des heures passées à regarder des petites annonces, il avait fixé un rendez-vous pour visiter un logement qui lui semblait être la perle rare. Ou du moins convenable pour son budget. Arrivé devant l'appartement, après s'être essoufflé avec les nombreuses marches, il frappe à la porte quand une femme sort par celle d'en face. Il fait alors un léger signe de tête et un petit sourire à celle qui deviendra peut-être bientôt sa jolie voisine, et attend que le propriétaire vienne lui ouvrir...

Sourire encore aux lèvres lorsqu'elle descend les escaliers de l'immeuble, elle est bien décidée à commencer sa session jogging habituelle dans la bonne humeur. Avec ses nombreux petits boulots qu'elle enchaîne pour se payer ses études, elle décompresse souvent baskets aux pieds, musique dans les oreilles, explorant sa ville natale. Elle aurait pu choisir une autre université, bien moins coûteuse et prestigieuse que Columbia, mais l'idée de suivre les pas de son propre grand-père était bien trop forte. Cela dit, elle a hâte de pouvoir commencer à travailler et de décrocher le job de ses rêves dans un cabinet d'avocats. Elle est bien partie la petite. Lancée à vive allure, avec des buts précis, elle sait que cette ville pourra tout lui apporter, il suffit simplement de saisir la bonne opportunité. En parlant d'opportunité... Passant devant la nouvelle pâtisserie qui vient d'ouvrir, ces petits gâteaux lui font de l'œil depuis un peu trop longtemps maintenant...

Avec son rictus joyeux sur le visage, il salue la jeune femme qui entre tandis qu’il ressort du pâtissier les bras chargés. De nombreuses bouches à nourrir ou, du moins, à satisfaire, expliquent les quelques paquets qu’il a dans les bras. Fêter l’anniversaire du paternel c’est quelque chose qui tient à cœur à toute sa famille. Sans cet homme, aucun d’entre eux n’aurait cette vie plutôt posée à laquelle ils sont habitués. Si son père n’avait pas quitté son Congo natal pour tenter sa chance à New York, leur vie serait différente. Toute sa fratrie lui doit énormément et il ne peut qu’être heureux, en cette belle journée, de savoir que ce héros tient encore sur ses jambes, qu’il reste en pleine forme, tandis que lui-même lutte pour gagner le quai sans tout faire tomber et entrer dans le bon métro.

Le pied du micro bien installé, la guitare en main maintenue grâce à une sangle sur son épaule, il commence à jouer les premières notes de la chanson. La musique résonne dans l'espace exigu du tunnel de métro, et bien vite sa voix vient se superposer avec perfection à la mélodie qu'il joue. Cette chanson, c’est la sienne, une de celles qu’il compose dans l'attente qu’une maison de disques veuille bien le signer. Mais rien. Deux ans qu’il est arrivé à New York et l'optique de percer ici s'évapore avec les années. Lui, le natif d’Hong Kong, il ne réalisera sûrement jamais son rêve. Alors il se résigne à chanter sur les quais du métro, en quête de la moindre pièce qui viendrait compléter son maigre salaire de serveur. Il est condamné à regarder défiler toutes ces personnes qui, pour la plupart, ne lui adressent pas même un seul regard. Il a l'habitude, après tout, c’est comme ça dans la grosse pomme. Tout le monde vit à cent à l’heure.